Armand Peugeot, le constructeur visionnaire
Du vélocipède à l’automobile 1886-1914
En 1870, Armand Peugeot poursuit ses études à Leeds en Angleterre. Une nouveauté y est à la mode : le cycle. Inventé en 1861 par le français Michaux, perfectionné en Angleterre, il se décline en deux familles. D’une part, les vélocipèdes, principalement connus sous le nom de grand bi. D’autre part, les bicycles avec des modèles à deux roues, que l’on appellera bicyclette, ou à trois roues nommés tricycles, bien plus stables pour les femmes ou les petits enfants.
Le 6 juin 1885, Armand Peugeot propose de se lancer dans la fabrication de vélocipèdes, sous les trois formats. Le grand bi permet d’avoir un prix d’appel, la bicyclette est équipée de deux à trois vitesses, et le tricycle à une ou deux places complète la gamme. (Photo 07-01 – Grand-Bi)
Comme à son habitude, Peugeot ne vise rien de moins que l’excellence pour le lancement de cette nouvelle production. Pour atteindre le niveau de qualité maximal, Ernest Rigoulot, considéré comme l’un des meilleurs techniciens de l’entreprise, est mis à contribution.
En 1886, le site retenu pour la construction des ateliers est l’usine de Beaulieu (Photo 07-02 – Beaulieu). A côté de l’usine déjà en place, trois bâtiments sont construits en toute hâte. On sait déjà qu’ils seront trop petits. Dès le début de 1887, un quatrième bâtiment est créé, ce qui ne freine pas le besoin d’extension.
L’exposition universelle de Paris de 1889 révèle un engouement croissant et accélère les ventes. L’avenir du cycle est assuré. La bicyclette, en volume de ventes, prend le pas sur les autres modèles. En 1890, elle acquière définitivement ses lettres de noblesse au sein de la Marque, prenant le nom de « Lion Peugeot », et estampillée du Lion sur flèche. Bientôt, en France, on ne dit plus « j’ai un vélo » mais bien fièrement, « j’ai un Peugeot ! ». (Photo 07-03 – Pub Cycles Peugeot)
Gage d’une production de qualité, Peugeot va équiper La Poste, puis l’Armée. La Marque domine le marché du cycle, ne laissant que peu de place à ses concurrents. (Photo 07-04 – Pub Cycles Peugeot-armée)
Attentif au progrès et à la nouveauté, Peugeot surveille deux entreprises qui bataillent pour développer le meilleur pneumatique : Dunlop, dont le procédé de chambre à air collé à la roue ne facilite pas sa réparation, et Michelin, dont le pneu à air démontable marque une avancée technique. C’est le début d’une longue et fructueuse collaboration entre les deux firmes, Peugeot et Michelin.
Du vélo à l’auto
Le vélo apporte un sentiment de liberté, limitée uniquement par la fatigue induite par son utilisation, à plus forte raison au bas d’une cote qui pousse à poser le pied à terre. Le cycle doit donc se motoriser. Se faisant, il évolue structurellement pour supporter le poids de la motorisation et de la mécanique associée. Ce nouveau « moyen de transport » sera à minima un tricycle, quand certain songe déjà à un quadricycle.
De par ses relations dans le monde industriel et son intérêt pour les nouvelles technologies, Armand Peugeot est au fait des avancées sur les différents types de motorisation à vapeur, à pétrole ou électrique. Il écarte d’emblée le moteur électrique, puissant et fiable, mais dépendant de batteries lourdes, encombrantes et n’assurant qu’une autonomie toute relative. Reste la vapeur et le pétrole. Prudent, il préfère la vapeur dont la technologie est mieux maitrisée que le moteur à explosion qui en est encore à ses balbutiements. En contact avec Léon Serpollet, qui a mis au point une chaudière à serpentin et injection d’eau, Armand choisit d’installer celle-ci sur un tricycle qu’il présente à l’exposition universelle de Paris en 1889. L’engin, mal proportionné, ne retient pas l’attention des visiteurs ou de la presse. (Photo 07-05 – Type 1 Peugeot-Serpollet)
Armand Peugeot va profiter de l’exposition universelle pour faire jouer ses relations. Les Fils de Peugeot Frères vendent des lames de scies à la compagnie de René Panhard, fabricant de machine à bois sous la marque Panhard et Levassor. Emile Levassor est lui-même représentant officiel de Daimler en France. Moins d’un an plus tôt, Gottlieb Daimler vient de lancer un bicylindre en V de 565 cm3 qui développe 1.1 cheval ayant l’énorme avantage d’être d’un encombrement restreint pour un poids raisonnable.
L’exposition universelle du centenaire touche à son terme. Armand Peugeot invite Emile Levassor et Gottlieb Daimler chez lui à Valentigney pour continuer leurs discussions. Pour la première fois, les trois « grands » vont se réunir pour parler d’un nouveau genre de véhicule : l’auto-mobile naît dans le Pays de Montbéliard un jour de novembre 1889. Pour l’occasion, Daimler était venu avec sa Victoria, équipée de son vieux moteur monocylindre, qui ne parvient pas à monter la pente de 3% qui accède à la maison de Mina Peugeot. Cette anecdote révèle le problème structurel de l’engin dont le châssis est bien trop lourd et massif. Armand Peugeot regarde, comprend et apprend. Le moteur à pétrole s’impose de lui-même par ses qualités intrinsèques, mais l’importance du poids du châssis dans la construction d’une automobile ne doit pas être négligée. Fort de son expérience du cycle, Peugeot va concevoir un châssis tubulaire, indéniablement plus léger. En 1890, la première automobile Peugeot à moteur à pétrole voit le jour, en même temps que Panhard et Daimler. Peugeot est donc, avec ses confrères, le premier constructeur automobile au Monde.
Afin d’assurer l’avenir de l’Automobile, Armand Peugeot doit casser l’image de gadget qui entoure celle-ci pour en faire un véritable moyen de transport, d’autant plus que le prix des premières voitures ne plaide pas en faveur d’un fort potentiel de ventes. Il va se faire promoteur de sa nouvelle production pour assoir son affaire.
En 1891, Pierre Giffard, directeur du « Petit Journal », propose une course cycliste ralliant Paris à Brest et retour. Armand Peugeot demande à pouvoir suivre la course avec sa Type 3, Giffard accepte la proposition. La voiture part de Valentigney pour rejoindre Paris, pilotée par Louis Rigoulot et son mécanicien Auguste Doriot. Elle suit la course, qu’elle termine, ce qui est déjà notable, à une vitesse moyenne de 14,7 km/h. Elle est certes moins rapide que le vainqueur, qui affiche une vitesse moyenne de 16,8 km/h, mais cet exploit est éclipsé par l’épopée de la Type 3 qui passionne les foules. (Photo 07-06 – Type 3 Peugeot)
La participation à cette course cycliste propulse l’automobile sur le devant de la scène, et en fait un réel moyen de transport, brisant l’image de gadget pour gens riches ; elle constitue une publicité vivante pour la firme franc-comtoise.
En 1894, Peugeot, à égalité avec Panhard, gagne le premier concours de voitures sans chevaux entre Paris et Rouen, et en 1895, Peugeot remporte la première course de vitesse automobile du monde en reliant Paris à Bordeaux.
En quelques années, l’automobile s’impose, trouve son utilité et attise l’intérêt. L’ère de l’automobile démarre.
Audace et prudence
Confiant et audacieux, Armand Peugeot plaide en faveur du développement d’une branche automobile. En janvier 1892, il lance : “Je suis persuadé que la locomotion automobile est appelée à prendre un développement énorme. Si nous sommes assez hardis et habiles, nous ferons de Peugeot l’une des plus grandes affaires industrielles de France”.
Moins enthousiaste, peut-être trop prudent, son cousin Eugène Peugeot, considéré comme chef de famille, refuse de prendre le risque qui pourrait mener “Les Fils de Peugeot Frères” à la banqueroute.
Les recherches continuent… Armand confie à Gratien Michaux le développement du premier moteur à explosion Peugeot. En seulement 4 ans, celui-ci présente un moteur qui égale ceux des plus grands. A peine le brevet du moteur déposé, en janvier 1896, Armand Peugeot en profite pour constituer la “Société Anonyme des Automobiles Peugeot » (Photo 07-07 – Moteur Michaux). Il développe l’automobile de son côté, et laisse à Eugène les productions dont le succès est déjà assuré, dont la fabrication des cycles. Les deux sociétés Peugeot signent des clauses de non concurrence. Armand voit grand, il lance la construction de l’usine des autos à Audincourt ; elle restera dans l’histoire comme la première usine au monde bâtie par et pour l’automobile. Elle sera agrandie pour accueillir le premier atelier de carrosserie intégré à une usine automobile. (Photo 07-08 – Audincourt)
Le monde de l’Automobile est en ébullition. En France, on ne compte pas moins de 200 fabricants de voitures sans chevaux. Déjà le vocable change et la voiture efface l’automobile… la bougie, le chauffeur, le phare, de nombreux mots changent de signification jusqu’à perdre leur sens premier. Dans ce petit monde, tous se parlent et explorent de nouvelles technologies. Michelin, dont la coopération avec Peugeot a commencé avec les roues de bicyclettes, équipe une voiturette Peugeot de pneus sur chambre à air et s’illustre lors de la course Paris-Bordeaux.
Afin de se rapprocher de sa clientèle, Armand Peugeot installe le siège social dans la capitale, entre ses usines d’Audincourt et de Lille.
De son côté, le cycle connaît également sa petite révolution, et en 1901, Peugeot propose sa première Motobicyclette : la moto est née et déjà Peugeot se lance avec succès dans la compétition motocycliste. (Photo 07-09 – Motobicyclette)
En 1905, la production annuelle automobile dépasse les 1 000 exemplaires, elle devient rentable. C’est bien Armand qui avait vu juste. L’année suivante, les fils d’Eugène, qui ont pris sa succession au sein des “Fils de Peugeot Frères” se rapprochent de l’oncle Armand. Une page se tourne avec les décès de Philippe Bovet neveu d’Armand et Eugène Peugeot, principaux opposants aux rêves d’automobiles d’Armand. Robert Peugeot et son oncle travaillent donc au rapprochement des sociétés Peugeot et créent la “Société Anonyme des Automobiles et Cycles Peugeot” en 1910, dont Armand prend la direction jusqu’en 1912. (Photo 07-10 – Montage Sochaux)
Armand meurt le 4 février 1915 à Paris, mais l’impulsion est donnée, la voie est tracée par le pionnier ; le temps de l’artisanat est déjà loin, celui de la grande série approche.